Livre Second
 


 
Antoine Houdar (ou Houdart) de La Motte

Né le 17 janvier 1672 à Paris où il est mort le 26 décembre 1731,
est un écrivain et dramaturge français. Il tint une place importante dans la vie littéraire de son temps par ses écrits et par ses conceptions.



Source:

Fables Nouvelles
Par Antoine Houdar de La Motte/Paris 1719


Die Fabeln in deutscher Übersetzung!
 
Livre Premier
Livre I.
 
L'Aigle et l'Aiglon
Le Pélican et l'Araignée
Le Perroquet
Le Renard et le Chat
Le Medecin Astrologue
Le Mocqueur
L'Asne
Le Chat et la Chauve-Souris
La Ronce et le Jardinier
Les Singes
Les Sacs des Destinées
Les deux Lezards
Le Bœuf et le Ciron

 
La Lotterie de Jupiter
Les deux Statues
La Magicienne
Les Oiseaux
Les deux d'Egipte
L'Avare et Minos

 

I.
L'Aigle et l'Aiglon
A monseigneur le duc d’Orléans.
Regent du royaume.


             Prince, tu crains qu'on ne te louë;
             Et moi j'aime à loüer les héros; je l'avouë.
Comment nous accorder? j'ai peine à m'en tenir.
    J'ai beau me dire: il est des plus modestes;
Quel gré me sçaura-t-il d'aller l'entretenir
        De ses dits, de ses faits et gestes?
    Je l'ennuïray. La raison à cela
Réspond: il est encor plus loüable par là.
        Je rappelle ton premier âge;
        Quand nous faisions l'apprentissage
        Moi d'auteur, et toi de Héros.
Phœbus me sourioit, et j'arrangeois des mots.
Mars au grand art de vaincre instruisoit ton courage;
        Et leurs éleves, nous faisions,
    Moi, des discours, et toi des actions.
Sulli dans ce temps-là te donnoit une fête;
        Campra t'y préparoit des airs
Dont je m'applaudissois d'avoir fourni les vers.
        Quand tu vis ton nom à la tête,
Une noble rougeur s'éleva sur ton front.
La loüange dès-lors te sembloit presque affront.
Je te représentai que tu devois souscrire
        Au public applaudissement;
Que quand on sçait bien faire, il faut le laisser dire;
Et qu'enfin on n'est pas héros impunément.
        L'axiome est incontestable;
        Tu ne peux le désavoüer.
Or, quand mille vertus t'ont rendu plus loüable,
        Et qu'aussi je sçais mieux loüer;
Je prétends m'en servir, te chanter à mon aise,
Célébrer tour à tour, talens, sagesse, exploits. . . . .
        Taisez-vous, me dis-tu; prince, que je me taise!
Taisez-vous encore une fois.
Et bien, prince, traitons; accommodons l'affaire;
    Je me tairai; mais est-il juste aussi
    Que jusques-là je me force à te plaire
        Sans en avoir un granmerci?
Eh bien! Que voulez-vous? Concluons. Le voici.
Apollon m'a dicté cent fables,
Que je consacre au jeune roi;
Utiles; on le dit. Pour les rendre agréables,
Il faut cent estampes, je croi.
C'est pour Louis, il les faut belles.
Finissons; que coûteront-elles?
Deux mille écus. Or, voilà bien de quoi:
Pour ne te pas louer c'est bien mince salaire;
Prince, j'y perds en bonne foi;
Mais je vois bien qu'il faut tout faire
Pour avoir la paix avec toi.
* * * *
        De mes récits, de ma morale
        Veux-tu voir un échantillon?
        Il étoit un jour un aiglon,
        Orphelin de race royale,
Aïant à soutenir la gloire d'un grand nom.
    On lui disoit: croissez; que les années
        Hâtent vos grandes destinées.
        Vous êtes le roi des oiseaux.
C'est à vous de donner ou la paix ou la guerre;
Et Jupiter vous compte entre ses commensaux;
        Vous devez porter son tonnerre,
        Pour mériter un sort pareil,
Qu'une aile généreuse au haut des cieux vous guide;
        Allez dans un essor rapide,
D'une paupiere ferme affronter le soleil.
Ce discours l'échauffoit; il essayoit ses ailes;
Ses yeux encor tremblans se tournoient vers Phœbus.
        Lui demander mieux, c'est abus.
        Attendez des forces nouvelles.
Il voit bientôt après un aigle au haut des airs,
    Presque perdu dans le sein de la nuë;
        Et de qui l'intrépide vûë
De l'œil ardent du jour soutenoit les éclairs.
        A cet objet l'aiglon s'anime,
Et se faisant sur l'heure un effort magnanime,
Rival hardi de l'aigle il s'éleve et l'atteint.

        Leçon commence, exemple acheve.

Prince, tu vois quel est cet aiglon qui s'éleve:
        Devine quel aigle j'ai peint.

II.
Le Pélican et l'Araignée

        Les animaux tiennent école;
        Docteurs regens, et docteurs aggrégés,
Ornés de leur fourure et par ordre rangés,
Tour à tour pour instruire y prennent la parole.
Chacun a son systeme à donner sur les mœurs.
    De quelque point chaque espece est l'arbitre.
    Tout y regente; et c'est là qu'à bon titre
        Les ânes mêmes sont docteurs.
        Maint philosophe en cette classe
        Apprit autrefois son métier.
Socrate en fut disciple; il y tint bien sa place;
L'esclave de Phrigie y fit un cours entier.
        La Fontaine, digne héritier
        Des cahiers de ce dernier sage
Y fit maint commentaire et décora l'ouvrage
D'un tour fin et naïf, sublime et familier;
        Solide et riant badinage;
Oüi, c'est estre inventeur que si bien copier.
J'ai fait aussi mon cours, et j'ai pris mes licences
        Dans la même Université.
    Nouveau Docteur, et moins accrédité,
J'en rapporte aux humains de nouvelles sentences.
Oüi, Messieurs, c'est pour vous que le tout est dicté.
        Nous pouvons tous tant que nous sommes,
Trouver ici de quoi corriger nos défauts;
        Et disciples des animaux
        En apprendre à devenir hommes.
* * * *
        Pelican le solitaire,
Au pied d'un arbre sec avoit posé son nid.
        Il avoit là maint petit,
Dont il faisoit son soin et sa plus douce affaire.
Un jour n'apportant point de pâture pour eux,
        Le pauvre nid cria famine.
Que fait le pere oiseau? De son bec généreux,
        Luy-même il s'ouvre la poitrine;
Et repaît de son sang le nid nécessiteux.
Que fais-tu là, lui dit, Arachné sa voisine?
Je sauve mes enfans aux dépens de mes jours.
        Ils seroient morts sans ce secours.
    Eh! pauvre fou, repliqua l'araignée,
    A ce prix-là pourquoy les secourir?
Ne vaudroit-il pas mieux vivre encor sans lignée,
    Que de laisser des enfans et mourir?
On ne me prendra pas à pareille folie.
        Tu me vois un peuple d'enfans;
        J'en ay fait au moins quatre cens;
Je les mangerai tous, si dieu me prête vie,
        Ma table sera bien servie,
        Tant que la canaille vivra;
Et nous en croquerons autant qu'il en viendra.
Le Pelican frémit du discours effroyable;
        Il croit presque voir le soleil
Reculer, comme il fit, en un festin pareil.
Tais-toi, dit-il, tais-toi marâtre détestable.
        De tes monstrueux apetits
Etonne la nature, en devorant ta race;
Je meurs plus satisfait en sauvant mes petits,
Que je ne vivrois à ta place.
* * * *
    Rois choisissez (nous sommes vos enfans)
        D'être aragnés ou pelicans.
Codrus sauva son peuple aux dépens de sa vie
Et Néron fit brûler Rome pour son plaisir.
Lequel de l'imiter vous fait naître l'envie?
Hesiter, ce seroit choisir.

III.
Le Perroquet

        Un homme avoit perdu sa femme;
              Il veut avoir un peiroquet.
Se console qui peut. Plein de la bonne dame,
Il veut du moins chez lui remplacer son caquet.
Il court chez l'Oiselier. Le marchand de ramages,
    Bien assorti de chants et de plumages,
Luy fait voir rossignols, sereins, et sansonnets.
        Surtout nombre de perroquets.
        Le moindre d'entre eux est habile,
        Crie, à la cave, et dit son mot;
        L'un fait tous les cris de la Ville;
L'autre veut déjeuner, veut qu'on foüette margot.
        Tandis que nôtre homme marchande,
Hesite sur le choix et tout bas se demande,
Lequel vaudra le mieux; Il en apperçoit un
    Qui rêvoit seul, tapi sous une table:
    Et toi, dit-il, Monsieur l'insociable,
    Tu ne dis mot; crains-tu d'être importun?
Je n'en pense pas moins, répond en sage bête
    Le Perroquet. Peste, la bonne tête!
    Dit l'acheteur. Ça; qu'en voulez vous? Tant.
        Le Voilà. Je suis trop content.
Il croit que son oyseau va lui dire merveille;
Mais tout un mois, malgré ses leçons et ses soins,
        L'oiseau ne lui frappe l'oreille
Que du son ennuyeux, je n'en pense pas moins.
        Que maudite soit la pecore,
        Dit le maître; tu n'es qu'un sot;
        Et moy cent fois plus sot encore,
        De t'avoir jugé sur un mot.

IV.
Le Renard et le Chat

        Faire parler les animaux,
           Ce ne fut pas tout l'art des mensonges d'Esope:
        Dans ses contes il dévelope
Leurs apetits divers, leurs instincts inégaux.
Il faut à la nature être toûjours fidele;
Ne point faire du loup l'allié des brebis;
Ne point vanter les chants de Philomele,
        Aprés qu'elle a fait ses petits.
Comme d'un homme peint quand le portrait ressemble,
On dit que c'est luy-même à la parole près;
Prenant de l'animal les veritables traits,
Faites dire au Lecteur: c'est bien luy, ce me semble;
        Voilà mon drôle, le voilà;
    S'il ne parloit, je croirois le voir là.
La fable ne veut rien de forcé, de bizarre.
        Par exemple, je me declare
Pour le renard gascon qui renvoie aux goujats
        Des raisins murs qu'il n'atteint pas:
    Mais il n'a plus sa grace naturelle
        Avec la tête sans cervelle.
        Son mot est excellent. D'accord:
        Mais un autre devoit le dire.
Là-dessus, dira-t-on, n'aurez vous jamais tort?
Sans doute, je l'aurai: mais alors ma satire
        Tombera sur moy; j'y souscris.
        Qu'on me l'applique sans scrupule.
Veux-je de toute faute exempter mes écrits?
        Je ne suis pas si ridicule.
        Qui voudroit écrire à ce prix?
* * * *
Le renard et le chat faisant voïage ensemble,
Par maints discours moreaux abregeoient le chemin.
Qu'il est beau d'être juste! ami, que vous en semble?
Bien pensé, mon compere: et puis discours sans fin.
Sur leur morale saine éloge réciproque;
    Quand à leurs yeux, maître loup sort d'un bois.
Il fond sur un troupeau, prend un mouton, le croque
        Malgré les cris et les abois.
O, s'écria le chat, ô l'action injuste!
Pourquoi devore-t-il ce paisible mouton?
Que ne broutoit-il quelque arbuste?
        Que ne vit-il de gland, le perfide glouton?
Le renard rencherit contre la barbarie;
Qu'avoit fait le mouton pour perdre ainsi la vie?
        Et pourquoi le loup ravissant
        Ne vivoit-il pas d'industrie,
        Sans verser le sang innocent?
Leur zele s'échauffoit, quand près d'une chaumine
        Arrivent nos scandalisez.
        Une poule de bonne mine
Du vieux docteur renard frappe les yeux rusés.
Plus de morale; il court, vous l'attrape et la mange:
    Tandis qu'un rat qui sortoit d'une grange,
        Assouvit aussi-tôt la faim
Du chat, qui jusques-là s'étoit cru plus humain.
Non loin de là, demoiselle araignée,
Qui de sa toile vit le coup,
Raisonnoit d'eux, comme ils faisoient du loup.
Une mouche à son tour n'en fut pas épargnée.

Nous voilà bien. Souvent nous condamnons autrui.
Que l'occasion s'offre; en fait-on moins que lui?

V.
Le Medecin Astrologue

Enfans de Galien, pardonnés l'apologue.
            Un medecin, qui pis est, Astrologue,
De son valet Colin, jeune, frais, vigoureux,
    Fit l'horoscope; et vit, selon son thême,
    Qu'en même jour le valet et lui-même,
Seroient de maladie emportez tous les deux.
Il calcule vingt fois, rouvre maint et maint livre;
Voit par tout son Arrêt. A peine il doit survivre
    Colin d'une heure; or jugez si Colin,
Du moins si sa santé fut chere au Médecin.
Il s'attache à ses pas, ne le perd plus de vûë.
Que sens-tu mon enfant? Comment va la vigueur?
        Et, dieu t'assiste de grand cœur,
        A chaque fois qu’il éternuë,
Il veut le voir manger; lui mesure son vin;
        Le soir lui fait faire un potage;
        Dort-il mal? Dès le grand matin
        Le petit clistere anodin.
Par son regime exact, le docte personnage
        Fait tant et tant que de Colin,
        Moitié diéte, moitié chagrin,
    Fleur de jeunesse, embonpoint démenage.
    Surcroît d'allarme, au maigre jouvenceau
        Prend une legere colique.
On saigne; vient la fiévre; aussi-tôt l'émétique;
Soudain redoublement; bon transport au cerveau.
Bien-tôt de soins en soins Colin est au tombeau.
Le sang de l'astrologue en ses veines se glace;
        Il n'a qu'une heure à respirer.
Il fait son testament; enfin l'heure se passe;
Puis le jour, puis la nuit; puis à se rassurer
        Il coule la semaine entiere.
L'expérience enfin amena la lumiere.
De Cardan, d'Hipocrate, il abjure les loix.
Voit que l'un et l'autre art n'est qu'erreur et folie.
        Heureux de guerir à la fois
Et de la Médecine et de l'Astrologie!

VI.
Le Mocqueur

        Alte-là, Lecteur, et qui vive?
Es-tu le partisan ou l'envieux du beau?
        Et si par hazard il m'arrive
De t'offrir quelque trait sensé, vif et nouveau,
        N'es-tu point resolu d'avance
A le trouver mauvais, et sans autre pourquoi?
        S'il est ainsi, je te dispense
D'aller plus loin. Je n'écris pas pour toi.
    Va-t'en porter ta censure hautaine
Sur Corneille, Boileau, Racine ou La Fontaine.
Voilà des écrivains dignes de t'exercer.
        Pour moy, je n'en vaux pas la peine.
Ce seroit pauvre gain que de me rabaisser.
        Je veux un lecteur équitable,
Qui pour tout mépriser, n'aille pas se saisir
        De quelque endroit en effet méprisable;
Qui me blâme à regret, lorsque je suis blâmable;
Et lorsque je suis bon, le sente avec plaisir.
        Vive ce lecteur sociable:
        Mais quant à ces lecteurs malins,
Qui des talens d'autruy font leur propre supplice;
Puissent naître pour eux des ouvrages divins,
        Dont le merite les punisse:
Ils n'auroient avec moi que de petits chagrins.
* * * *
La nature est par tout variée et féconde.
        Dans un païs du nouveau monde
Qu'habitent mille oiseaux inconnus à nos bois,
        Il en est un de beau plumage;
        Mais qui pour chant n'eut en partage
Que le talent railleur d'imiter d'autres voix.
        Sire Mocqueur (c'est ainsi qu'on l'appelle);
Entendit au lever d'une aurore nouvelle,
        Ses rivaux saluer le jour.
De brocards fredonnés le railleur les harcelle;
        Rien n'échappe; tout a son tour.
        De l'un il traine la cadence;
        De l'autre il outre le fausset;
Change un amour plaintif en fade doleance,
Un ramage joïeux en importun sifflet,
        Donne à tout ce qu'il contrefait
        L'air de défaut et d'ignorance.
Tandis que mon Mocqueur par son critique echo
        Traitoit ainsi nos Chantres d'a-poco;
Fort bien, dit un d'entre eux, parlant pour tous les autres,
Nos chants sont imparfaits; mais monstrez-nous des vôtres.

VII.
L'Asne

Sous quelle étoile suis-je né!
        Disoit certain baudet couché dans une étable;
        Que de bon cœur je donne au diable
Le maître ingrat que le Ciel m'a donné!
        Combien lui rends-je de services?
Et combien m'en faut-il essuyer d'injustices?
        Debout long-tems avant le jour,
Il faut marcher, porter les herbes à la ville,
Courir de porte en porte, et puis à mon retour
Rapporter le fumier qui rend son champ fertile;
Aller chercher au bois ma charge de fagot;
        Toûjours sur pied, toûjours le trot.
        Vient-il un Dimanche, une feste?
Je le porte à la foire, en croupe sa Margot,
Et puis en deux paniers Jacqueline et Pierrot.
Son maudit singe encor se campe sur ma tête.
Si je m'éscarte un peu pour un brin de chardon,
        Soudain marche martin bâton.
Tandis que son Bertrand, son baladin de singe,
        Franc faineant, maistre étourdi,
Sautant, montrant le cul, gâtant habits et linge,
Vit sans soins, mange à table, est sur tout applaudi.
Peste du mauvais maître, et que dieu le confonde!
Ami lui dit un bœuf de cervelle profonde,
Le maître à qui le sort a voulu t'asservir,
N'est pas pire qu'un autre. Apprends qu'en ce bas monde
        Il vaut mieux plaire que servir.

VIII.
Le Chat et la Chauve-Souris

Gardons-nous de rien feindre en vain.
        La vérité doit naistre de la fable.
     Qu'est-ce qu'un conte sans dessein?
        Parole oiseuse et punissable.
Mais tout vrai ne plaît pas. Un vrai fade et commun
        Est chose inutile à rebatre.
        Que sert par un conte importun
    De me prouver que deux et deux font quatre?
Nous devons tous mourir. Je le sçavois sans vous;
        Vous n'apprenez rien à personne.
Je veux un vrai plus fin, reconnoissable à tous,
        Et qui cependant nous étonne:
        De ce vrai, dont tous les esprits
        Ont en eux-mêmes la semence:
Qu'on ne cultive point, et que l'on est surpris
        De trouver vrai quand on y pense.
        Laissez donc là vos fictions,
    Me va répondre un censeur difficile.
Pensez-vous nous donner quelques instructions?
    Non pas à vous; vous êtes trop habile:
Mais il est des lecteurs d'un étage plus bas;
Et telle fiction qui ne vous instruit pas,
    A leur égard pourroit être instructive.
        Il faut que tout le monde vive.
* * * *
        Un chat le plus gourmand qui fut,
        N'ayant d'autre ami que son ventre,
Fondit sur un serein, et sans respect du Chantre,
        L'étrangla net et s'en repût.
Le serein et le chat vivoient sous même maître.
A peine apperçoit-on le meurtre de l'oiseau,
        Que l'on jure la mort du traître.
        Chacun veut être son bourreau.
L'assassin l'entendit et trembla pour sa peau.
        Les vœux sont enfans de la crainte;
    Il en fit un. S'il sort de ce danger,
De la faim la plus rude éprouvât-il l'atteinte,
Il renonce aux oiseaux, n'en veut jamais manger:
En atteste les Dieux en leur demandant grace;
Et comme si c'étoit l'effet de son serment,
        Le maître oublia sa menace,
        Et se calma dans le moment.
Le Rominagrobis échappé de l'orage,
Trouva deux jours après une chauve-souris.
Qu'en fera-t-il? son vœu l'avertit d'estre sage;
Son appetit glouton n'est pas du même avis.
        Grand combat! embarras étrange!
Le chat décide enfin. Tu passeras, ma foy,
Dit-il; en tant qu'oiseau, je ne veux rien de toi ';
        Mais comme souris, je te mange.
        Le Ciel peut-il s'en fâcher? Non,
        Se répondoit le bon apôtre.
        Son casuiste, c'est le nôtre;
L'intérest, qui d'un mot se fait une raison.
        Ce qu’on se défend sous un nom,
        On se le permet sous un autre.

IX.
La Ronce et le Jardinier

        La Ronce un jour accroche un Jardinier:
        Un mot, lui dit-elle, de grace;
Parlons de bonne foi, gros Jean, suis-je à ma place?
Que ne me traites-tu comme un arbre fruitier?
        Que fais-je ici planté en haïe,
        Que servir de Suisse à ton clos?
Mets-moy dans ton jardin, et par plaisir essaye
Quel gain t'en reviendra; je te le promets gros.
Tu n'as qu'à m'arroser, me couvrir de la bise;
        Je m'engage à rendre à tes soins
        Des fruits d'une saveur exquise,
Et des fleurs qui vaudront roses et lys au moins.
        J'en pourrois dire davantage;
        Mais j'ai honte de me loüer.
        Mets-moi seulement en usage,
Et je veux que dans peu tu viennes m'avoüer
Que je vaux moins encor au parler qu'à l'ouvrage.
        C'est en ces mots que s'exhaloient
L'amour propre et l'orgueil de la plante inutile.
        Gros Jean la crut en imbecile.
        Du temps que les plantes parloient
        On n'étoit pas encore habile.
On transplante la ronce; on la fait espalier.
        Loin qu'on s'en fie à la rosée,
Quatre fois plutôt qu'une elle étoit arrosée;
Pour elle ce n'est trop de gros Jean tout entier.
Comme elle l'a promis, elle se multiplie;
Elle étend sa racine et ses branches au loin.
Sous ses filets armés tout se casse, tout plie;
Fruits, potager, tout meurt; les fleurs deviennent foin.
     Gros Jean reconnut sa folie,
Et n'en crut plus les plantes sans témoin.

Pour qui se vante point d'oreilles.
Telles gens sont bien-tôt à bout.
A les entendre, ils font merveilles;
Laissez-les faire, ils gâtent tout.

X.
Les Singes

Le peuple Singe un jour vouloit elire un Roi.
        Ils pretendoient donner la couronne au merite;
     C'étoit bien ſait. La dépendance irrite,
Quand on n'estime pas ceux qui donnent la loi.
La diete est dans la plaine; on caracolle, on saute;
Chacun sur la puissance essaye ainsi son droit;
Car le sceptre devoit tomber au plus adroit.
Un fruit pendoit au bout d'une branche assez haute;
Et l'agile sauteur qui sçauroit l'enlever,
Etoit celui qu'u trône on vouloit élever.
    Signal donné, le plus hardi s'élance;
Il ébranle le fruit; un autre en fait autant;
L'autre saute à côté, prend l'air pour toute chance,
        Et retombe fort mécontent.
        Aprés mainte et mainte secousse,
        Prêt à choir où le vent le pousse
        Le fruit menaçoit de quitter.
     Deux prétendans ont encore à sauter.
Ils s'élancent tous deux; l'un pesant, l'autre agile;
        Le fruit tombe et vient se planter
        Dans la bouche du mal-habile;
L'adroit n'eut que la queuë: il eut beau s'en vanter.
        Allons, cria le sénat imbecile ;
Celuy qui tient le fruit doit seul nous regenter.
Un long vive le Roi fend soudain les nuées;
L'adresse malheureuse attira les huées.
        Oh, oh! le plaisant jugement!
Dit un vieux singe; imprudens que nous sommes,
        C'est par trop imiter les hommes.
        Nous jugeons par l'évenement.
L'histoire des singes varie;
Sur cet évenement il est double leçon.
Pour l'un et l'autre cas la nation parie;
Je doute aussi du vrai; mais l'un et l'autre est bon.
On dit que le vieux singe affoibli par son âge,
        Au pied de l'arbre se campa.
        Il prévit en animal sage,
Que le fruit ébranlé tomberoit du branchage,
        Et dans sa chûte il l’attrapa.
Le peuple à son bon sens decerna la puissance;
        On n'est Roi que par la prudence.

XI.
Les Sacs des Destinées

La fable, à mon avis, est un morceau d'élite,
       Quand, outre la moralité
Que d'obligation elle mene à sa suite,
Elle renferme encor mainte autre verité;
Le tout, bien entendu, sans blesser l’unité.
    Aller au but par un sentier fertile,
Cueillir, chemin faisant, les fruits avec les fleurs,
    C'est le fait d'une muse habile,
        Et le chef-d'œuvre des conteurs.
Donnez en promettant. D'une plume élégante,
        Moralisez jusqu'au récit.
        Heureuse la fable abondante
Qui me dit quelque chose, avant qu'elle ait tout dit!
Loin ces contes glacés, où le rimeur n'étale
        Qu'une aride fécondité;
        L'ennui vient avant la morale.
Le Lecteur ne veut plus d'un fruit trop acheté.
Ce precepte est fort bon; soit dit sans vanité.
L'ai-je toûjours suivi? Je ne m'en flate guerre;
        On dit mieux que l'on ne sçait faire.
* * * *
     On n'est pas bien, dès qu'on veut être mieux.
Mécontent de son sort, sur les autres fortunes
Un homme promenoit ses desirs et ses yeux;
        Et de cent plaintes importunes
        Tous les jours fatiguoit les Dieux.
     Par un beau jour Jupiter le transporte
        Dans les celestes magasins,
Où dans autant de sacs scellez par les destins,
Sont, par ordre rangez, tous les états que porte
        La condition des humains.
Tien, lui dit Jupiter, ton sort est dans tes mains.
Contentons un mortel une fois en la vie;
Tu n'en es pas trop digne, et ton murmure impie
Meritoit mon couroux plûtôt que mes bienfaits;
Je n'y veux pas icy regarder de si prés.
        Voilà toutes les destinées;
     Pese et choisi; mais pour regler ton choix,
        Sache que les plus fortunées
     Pesent le moins; les maux seuls font le poids:
Grace au Seigneur Jupin; puisque je suis à même,
        Dit nôtre homme, soïons heureux.
Il prend le premier sac, le sac du rang suprême,
Cachant les soins cruels sous un éclat pompeux.
        Oh, oh! dit-il, bien vigoureux
        Qui peut porter si lourde masse!
     Ce n'est mon fait. Il en pese un second,
        Le sac des grands, des gens en place:
Là gisent le travail et le penser profond,
L'ardeur de s'élever, la peur de la disgrace,
Même les bons conseils que le hazard confond.
        Malheur à ceux que ce poids-cy regarde,
    Cria nôtre homme! Et que le ciel m'en garde;
A d'autres. Il poursuit; prend et pese toûjours,
Et mille et mille sacs trouvés toûjours trop lourds:
Ceux-ci par les égards et la triste contrainte;
        Ceux-là par les vastes desirs;
        D'autres, par l'envie ou la crainte;
Quelques-uns seulement par l'ennui des plaisirs.
O ciel? n'est-il donc point de fortune legere?
    Disoit déja le chercheur mécontent:
Mais quoy! me plains-je à tort? j'ai, je croi, mon affaire;
        Celle-ci ne pese pas tant.
        Elle peseroit moins encore,
Luy dit alors le dieu qui lui donnoit le choix;
        Mais tel en joüit qui l'ignore;
        Cette ignorance en fait le poids.
Je ne suis pas si sot; souffrez que je m'y tienne,
    Dit l'homme; soit; aussi bien c'est la tienne,
    Dit Jupiter. Adieu; mais là-dessus
        Apprends à ne te plaindre plus.

XII.
Les deux Lezards

Au coin d'un bois, le long d'une muraille,
Deux Lezards, bons amis, conversoient au Soleil.
Que nôtre état est mince! En est-il un pareil?
Dit l'un. Nous respirons icy vaille que vaille;
    Et puis c'est tout; à peine le sçait-on.
        Nul rang, nulle distinction.
Que maudit soit le sort de m'avoir fait reptile.
Encor, si comme on dit que l'on en trouve ailleurs,
Il m'eut fait gros lezard, et nommé crocodile,
        J'aurois ma bonne part d'honneurs.
        Je ferois revenir la mode
Du temps où sur le nil l'homme prenoit sa loi;
        Encensé comme une pagode
        Je tiendrois bien mon quant à moy.
Bon, dit l'ami sensé; quel regret est le vôtre?
Comptez-vous donc pour rien de vivre sans souci?
L'air, la campagne, l'eau, le soleil, tout est nôtre.
    Joüissons en, rien ne nous trouble icy.
Mais l'homme nous méprise; en voilà bien d'une autre.
    Ne sçaurions-nous le mépriser aussi?
        Que vous avez l'ame petite,
        Dit le reptile ambitieux!
        Non; mon obscurité m'irrite,
    Et je voudrois attirer tous les yeux.
Ah! Que j'envie au cerf cette taille hautaine,
Et ce bois menaçant qui doit tout effrayer!
Je l'ay vû se mirer tantôt dans la fontaine,
        Et cent fois de dépit j'ai pensé m'y noyer.
Il est interrompu par un grand bruit de chasse;
        Et bien-tôt le cerf relancé
    Tombe près d'eux, et pleurant sa disgrace,
        Cede aux chiens dont il est pressé.
Au bruit d'un cor perçant, tout court à la curée;
Ni meute, ni Chasseur ne songent au Lezard;
Mais la bête superbe à la meute est livrée;
Brifaut, Gerfaut, Miraut, chacun en prend sa part.
        Après sa sanglante avanture,
Fait-il bon être cerf, dit l'ami sage? Hélas!
Dit le fou détrompé; vive la vie obscure.
Petits, les grands périls ne nous regardent pas.

XIII.
Le Bœuf et le Ciron

        Qu'est-ce que l'homme? Aristote répond:
        C'est un animal raisonnable.
Je n'en crois rien; s'il faut le définir à fond,
C'est un animal sot, superbe et misérable.
    Chacun de nous sourit à son neant;
        S'exagere sa propre idée.
        Tel s'imagine être un géant
        Qui n'a pas plus d'une coudée.
Aristote n'a pas trouvé nôtre vrai nom.
        Orgueil et petitesse ensemble,
        Voilà tout l'homme ce me semble.
    Est-ce donc là ce qu'on nomme raison?
Quoiqu'il en soit, voici quelqu'un qui nous ressemble;
     Au bon cœur près, tout homme est mon Ciron.
* * * *
    Messire Bœuf, las de vivre en Province,
        Partoit d'Auvergne pour Paris.
Sur l'animal épais, l'animal le plus mince
    Cadet Ciron voulut voir le païs.
        Il prend place sur une corne;
        Mais à peine s'est-il logé,
Qu'il plaint le pauvre bœuf, et juge à son air morne,
        Qu'il se sent déja surchargé.
        N'importe; il faut suivre sa course;
        Eh! comment sans cette ressource,
Pouvoit-il voyager, et contenter son goût?
        Le bœuf lui tiendroit lieu de tout;
    D'Hôtellerie ainsi que de voiture,
        De lit, ainsi que de pâture:
A fatiguer le bœuf, le besoin le résout.
    Ils partent donc. Déja de plaine en plaine
        Ils ont franchi bien du chemin.
    Lorsque le bœuf s'arrête et prend haleine,
Il est grévé; mon Dieu! Que je lui fais de peine,
        Dit le voyageur clandestin.
    Si tourmenté de la saison brûlante,
De ses mugissemens l'animal frappe l'air,
        Par vanité compatissante
        Nôtre atome se fait leger.
Même, de peur d'amaigrir sa monture,
Vous l'eussiez vû sobre dans ses repas.
Faisons, se disoit-il, faisons chere qui dure;
Je l'affoiblirois trop; il n'arriveroit pas.
On arrive pourtant jusqu'à la capitale.
    Cadet Ciron sain et sauf arrivé,
Demande excuse au bœuf qu'il croit avoir crevé,
Qui me parle là-haut, dit d'une voix brutale,
Messire bœuf? C'est moy. Qui? Me voilà.
        Eh! l'ami qui te sçavoit-là?

    Je laisserois la fable toute nuë
Qu'ici plus d'un Ciron se reconnoîtroit bien!
Tel qui se grossit à sa vûë,
Se croit quelque chose, et n'est rien.

XIV.
La Lotterie de Jupiter

        Le bon Jupin voulant gratifier
        La race humaine sa servante,
        Par Mercure fit publier
Une ample lotterie, en tous biens abondante.
Tout billet étoit noir; chacun devoit gagner,
    Point de sixiéme à prendre sur l'espéce.
Les premiers lots étoient les plaisirs, la richesse,
    Les honneurs, le droit de regner.
        Le gros lot étoit la Sagesse.
    Le plus grand nombre, et les moins bien traitez,
De l'esperance au moins devoient être dottez.
Quant au prix des billets, c'étoit des sacrifices;
        Les Autels étoient les bureaux.
Jupiter reçut tout, chevres, moutons, genisses,
        Pigeons, jusques à des gâteaux,
     Et moins encor, car le dieu favorable,
        Aimant les hommes comme siens,
   Ne voulut pas que le plus miserable
        Demeurât exclus de ses biens.
        J'oubliois qu'il voulut permettre
        A quelques-uns des dieux d'y mettre.
Bien-tôt la Lotterie est pleine; il faut tirer.
    Tous les billets sont jettes dans une urne,
Broüilles et rebroüillés. Puis, le fils de Saturne,
        C'est donc au Sort à se montrer,
    Dit-il; je veux que ce soit lui qui tire;
        Aveugle il est hors de soupçon.
Le Sort tire en effet. Mercure a soin d'écrire
    A chaque fois et le lot et le nom.
De l'urne à millions sortent les esperances;
C'étoit toujours cela. Puis de meilleures chances
        Faisoient paroître quelquefois
Des amans fortunez, des riches, et des Rois.
Le gros lot vient enfin: on nomme la Sagesse.
Pour qui? Numero tant, et Minerve pour nom.
Soudain entre les dieux fanfares, allegresse;
        Chez l'homme au contraire tristesse,
        Murmure, injurieux soupçon.
Que voilà bien un trait de pere de famille!
        Dit tout le genre humain fâché.
Jupiter fait tomber le gros lot à sa fille?
Bon, cela saute aux yeux, Jupiter a triché.
Pour punir et calmer cette insolence impie,
Quel moyen croyez-vous que Jupin inventa?
Au lieu de la sagesse, il donna la folie
        A l'homme qui s'en contenta.
On ne se plaignit plus, et depuis ce partage
        Le plus fou se crut le plus sage.

XV.
Les deux Statues

        Sur le sommet d'un temple magnifique,
        On voulut elever l'image de Pallas;
Et pour ce monument toute une Republique
        Mit en œuvre deux Phidias,
Grand prix pour qui feroit la plus belle statuë;
On veut choisir. Un seul devoit avoir l'argent,
        Et la gloire par conséquent;
        L'autre rien. Chacun s'évertuë,
        Fait de son mieux; honneur et gain
Pressent nos ouvriers, leur conduisent la main.
    Ils ont bien-tôt achevé leur ouvrage;
On le porte au parvis. Le peuple d'y courir.
Alors de tous les yeux l'un ravit le suffrage;
        L'autre a peine se peut souffrir.
Celui qu'on admiroit brilloit de mille graces;
        Tous les traits étoient délicats;
Les contours arondis: bref, malgré ses menaces,
        La critique n'y mordit pas.
L'autre n'étoit auprès qu'un marbre encor informe;
    Rien de fini; chaque trait est grossier;
        Contours monstrueux, taille énorme:
Le peuple renvoyoit l'ouvrage à l'attelier.
    Voilà le Maître, et l'autre est l'écolier.
Tout beau, dit le Sculpteur; il faut nous éprouver.
Est-ce pour le parvis que ma statuë est faite;
Sur le temple avec l'autre il la faut elever;
Et vous verrez d'icy quelle est la plus parfaite.
        On le fit, en plaignant les frais;
        Mais d'abord tout changea de face.
La statuë admirée en perdit tous ses traits;
        L'éloignement les confond, les efface.
L'autre par la distance acquiert toute la grace.
Qu'on ne soupçonnoit point, en la voyant de près.

        Il faut voir les choses en place.

XVI.
La Magicienne
A M Coypel le fils.

     Coypel, digne héritier d'un Appelle nouveau,
     Qui, recueillant d'un sa subline industrie,
     T'es fait donner ta part de son pinceau,
        En pur avancement d'hoirie;
        Si loin que son art soit allé,
Il doit craindre qu'un jour ton sçavoir ne l'egale.
Je l'en crois, entre nous, déja tout consolé
Et Nature en ravit l'honneur à la Morale.
     A mes travaux ajoûte icy les tiens;
        Rens present ce que je raconte.
Mes vers me semblent bons (chacun le croit des siens)
     Mais du tableau l'impression plus prompte
        Réünit en un seul moment
Ce que le vers ne dit que successivement.
Rassemble dans tes traits tout l'esprit de l'ouvrage;
Peins même les discours dans l'air du personnage;
        Que ton pinceau moralise avant moi.
Tant mieux, si je suis presque inutile aprés toi.
Tu l'as fait. Ce tableau plaisamment formidable,
En action réelle erige mon recit.
        Dans ce que tu peins, tout est dit;
        Et qui le voit, a lû ma Fable.
* * * *
La Nuit avoit au monde amené le repos.
Le silence regnoit sur toute la nature;
Et l'obligeant Morphée a chaque Creature
        Faisoit litiere de pavots.
        Une sorciere de Carie,
Une vieille Medée, une autre Canidie,
    Sçavante en l'art d'interroger le Sort,
    Pour exercer sa science hardie,
Arrive dans un bois qui tremble a son abord.
Dans le centre d'un cercle elle établit la scene
        De ses enchantemens divers.
Sur l'autel en triangle allume la verveine,
En prononçant les mots souverains des enfers.
    Pour sacrifice au Dieu du noir rivage,
Elle souffle la peste au plus prochain bercail;
    Et fait sur l'heure à l'innocent bétail
        Perdre le goût du pâturage.
Pluton, de ce grand art le vassal immortel,
Députe à la sorciere une légion d'ombres,
        Qui viennent des roiaumes sombres,
        Comparoître au magique autel.
Ce n'estpas tout. Il faut que du ciel arrachée,
        La Lune descende en ce bois.
De son char, par un mot, la voilà détachée.
Des pauvres Cariens les tambours et les voix
La rappellent en vain: la Lune est empéchée.
A quoi?vous allez voir. Dès que tout s'estrendu
        Aux loix de la Magicienne,
Tirez-moy de souci, leur dit la Carienne;
Où puis-je retrouver un chien que j'ai perdu?
Qioi, falloir-il troubler l'ordre de la nature,
        Lui dit Hecate, pour ton chien?
        Eh? que m'importe son allure,
Dit la vieille, pourvû que je n'y perde rien?

Que de gens ne seroient, avec même puissance,
Que de gens ne seroient, avec même puissance,
        Ni plus justes ni plus sensez!
Pour un rien ils mettroient tout le monde en souffrance:
        Ils se contentent; c'est assez.
Est-ce hiperbole? Non: et ma fable s'appuie
        D'un fait connu de l'univers.
        Parce qu'Alexandre s'ennuie,
        Il va mettre le monde aux fers.

XVII.
Les Oiseaux

        Sur un haut chêne, au pied d'une montagne,
        S'étoient dès le matin, assemblés mille oiseaux,
     Qui voltigeant de rameaux en rameaux
De leurs brillans concerts égayoient la campagne
        Ainsi, sans soins, sans embarras,
Chantant leur joye ou leur tendre martire,
Ils attendoient l'heure de leur repas,
        Ou leur apétit, pour mieux dire.
Ils le sentoient venir, lorsque tout â propos,
        Un Sansonnet vint leur apprendre
Qu'à mille pas de l'arbre, ils n'avoient qu'à se rendre.
Le grain, leur disoit-il, s'y,versoit à grands flots.
        Venez. . .Ne soiez pas si sots,
Leur dit une allouette; on songe à vous surprendre.
Grain, vous dit-on, d'accord; mais aussi vrais paneaux
        Que l'oiseleur vient de vous tendre:
     Et que je sois le dernier des oiseaux
Si. . . La pauvre allouette est une autre Cassandre,
     Qu'on ne croit point, qu'on ne veut point entendre;
Et nos Troiens aislez, entraînez par la faim
        Suivent le Sansonnet au grain.
Vous le voiez, dit-il. Le premier il y vôle.
        On l'a suivi sur sa parole;
     Sur son exemple on se met à manger:
Mais le paneau se ferme; et voilà dans la geole
     Nos pauvres indiscrets. Quelques-uns d'enrager;
        Les autres encor de gruger
        En enrageant; cela console,
        Je vous ai prédit le danger;
        Vous trompois-je? dit l'aIlouette,
        Qui seule avoit la slef des champs.
     Non, répondit quelqu'une de dedans;
        C'est qu'on croit trop ce qu'on souhaite;
Et l'on connoît son tort, quand il n'en est plus tems.

XVIII.
Les deux d'Egipte

Dans l'Egyite jadis toute bête étoit Dieu;
        Tant l'homme au contraire étoit bête!
Tel animal ailleurs, qui n'a ni feu ni lieu,
        Avoit là son temple et sa Fête.
On avoit fait un jour dans le temple du chat
D'un rat blanc et sans tache un pompeux sacrifice.
     Le lendemain, c'est le tour du Dieu Rat:
        Il faut, pour le rendre propice,
        Qu'à ses autels un chat périsse.
Maître matou marchoit de festons couronné,
        Et de Prêtres environné.
Du Dieu Rat jusqu'aux Cieux on portoit la louange.
Strophe, Antistrophe, Epode, harmonieux ramas:
Petits faits et grands mots; Pindarique mélange.
Chacun prioit le dieu de menager sa grange.
Ne nous punissez point des insultes des chats,
Disoit-on: que le sang de celui-ci vous vange.
Lui Dieu! disoit le chat. Et! Vous n'y pensez pas:
        Qui suis-je donc moi qui le mange?
Hier c'étoit pour moi que fumoit l'encensoir;
Aujourd'hui mon trepas vous paroît legitime.
    Pourquoi passer ainsi du blanc au noir?
        J'étois Dieu; me voilà victime.
Reproche embarrassant qu'on ne resolut point.
    D'un coup de hache on abregea ce point.

Nous sommes tous d'Egipte, et leur mode est la nôtre.
        Quels sont nos dieux? Nos passions,
        Que suivant les occasions
Nous immolons tour à tour l'une à l'autre.

XIX.
L'Avare et Minos

        De tous les vices des humains
        Le plus mocqué, c'est l'avarice.
C'est aussi le plus fou. Bernez-le, c'est justice.
        Quant à moi, j'y donne les mains.
        Qu'Apollon me mette à sa place;
J'arme tous les auteurs contre un vice si sot.
Nul rang, nul honneur au Parnasse
A quiconque sur lui n'eût pas lâché son mot.
Mais quoi! Me diroient-ils; la matiere est usée:
        De quels siécles, de quels climats
        N'a-t-il pas été la risée?
Qu'en dirons-nous? Plutôt, que n'en direz-vous pas?
    Peignez l'avare en sa folle disette,
    De Belsebut infame anachorete,
Qui fait vœu sur son or de renoncer à tout:
Qui se traite lui-même à sa table maudite,
        Comme un effronté parasite
Qu'il voudroit éloigner par un mauvais ragoût.
        Quand le vice est opiniâtre
        La satire doit l'être aussi.
Allez le baffouer de théâtre en théâtre,
Tant qu'à le corriger vous ayez réüssi.
Mais ne l'attaquez pas avec des bras d'Hercule;
        Vos efforts seroient superflus.
        Servez-vous des traits de Momus;
    Il est défait s'il voit son ridicule.
Eh! Ne le voit-il pas? Ne l'a-t-on pas bien peint?
L'avare ignore-t-il, si quelque sens l'éclaire,
Qu'en se privant de tout de peur de la misere,
        Il se fait tout le mal qu'il craint?
        On s'en mocque; il est insensible;
        Ce qui le fâche d'un brocard,
C'est qu'il n'en peut grossir sa chevance d'un liard.
     Oh! Je me rends; la cure est impossible,
Le vice sans pudeur est trop incorrigible.
* * * *
        Auprès d'un immense trésor
     Certain avare expira de misere;
        Et dans sa demeure derniere,
N'emporta qu'un denier qu'on lui plaignit encor.
        Car telle est la gent heritiere;
        Vous lui laissez des monceaux d'or;
Elle plaint au défunt le bucher ou la biere.
Notre ombre arrive au Stix dans le temps que Caron
        Recevoit son droit de passage,
        Et repoussoit de l'aviron
Quiconque n'avoit pas pour payer son voyage.
Mais l'avare amoureux de son pauvre denier
Ne peut s'en désaisir. Il fraude le peage;
        A la barbe du Nautonnier,
Dans le milieu du Stix il se jette à la nage;
        Fend le fleuve. On a beau crier;
L'ombre, à force de bras, atteint l'autre rivage.
Cerbere à son aspect, aboya triplement.
        Bien-tôt à l'affreux heurlement
     Des noires Sœurs vient la cruelle bande,
        Qui se saisit dans le moment
        De cette ombre de contrebande.
On la mene à Minos; le cas étoit nouveau:
On veut par un exemple assûrer le bureau.
Vous eussiez vû Minos rouler dans sa cervelle
        Le crime et la punition.
        L'ombre avare mérite-t-elle
Le tourment de Tantale, ou celui d'Ixion?
    L'envoira-t-il relayer Promethée,
Ou bien aider Sisiphe à rouler son fardeau?
Vaut-il mieux l'obliger à remplir ce tonneau,
Où des brus d'Egiptus la troupe détestée
        Perd toujours sa peine et son eau?
Non, dit Minos. Il faut le punir davantage.
        Les tourmens d'icy ne sont rien.
Qu'il s'en retourne au monde: ouvrons-lui le passage.
        Je le condamne à voir l'usage
        Que l'on va faire de son bien.